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L’usologie du dictionnaire à la méthode...

mardi 10 mars 2015, par JPL

Dans tous les dictionnaires, à USAGE, nous avons toujours deux entrées :

1. utilisation - faire usage de.

2. manière de faire convenue, admise, coutumière dans un certain milieu.

L’usologie (de logos, discours et usus, usage) part du constat que ces deux entrées conditionnent et permettent donc de distinguer tout ce qui existe et que tout discours qui s’en écarte se fait improbable.

¤ 1. L’attention que nous portons spontanément à tout ce qui nous entoure s’oriente vers ce qu’il FAUT ou ce QU’IL A FALLU POUR FAIRE ce qu’on « voit » - ce que ça utilise.

Elle se manifeste dans l’observation des choses concrètes, que nous savons faites en bois, en plastique, dans des usines ou artisanalement, moulé, découpé, ou dont nous sommes inquiets de savoir si elles ont utilisé des produits toxiques, des OGM…

Elle se manifeste au sujet de ce que nécessitent porter, couper, coller, faire référence à, défendre, admirer…

Elle se manifeste dans l’écoute de n’importe quel propos, dont nous décelons l’origine, de quelles convictions religieuses ou scientifiques il s’inspire ou témoigne.

¤ 2. Notre vigilance toutefois n’en reste pas là. Elle s’oriente dans l’environnement où se fait utiliser le mot, la proposition, l’acte, l’assemblage, la roche, l’espèce, l’organe, le trait, l’humeur… Ce que nous observons s’y fait-il habituel ou non ? Nous l’expliquons ou le comprenons à travers les conventions et nécessités qui s’imposent dans un milieu, social, technique, physique…

Sous ces deux aspects, l’attention des usagers s’instruit déjà d’une manière objective, vérifiable. Voilà ce que ça utilise. Voilà dans quelenvironnement on l’utilise, où elle se rencontre actuellement, habituellement, statistiquement.

Cette double enquête n’a toutefois d’usage, ne fait sens (n’« a » d’usage), que dans la mesure où « ce que ça utilise » et « l’utilisation qu’on en fait » peuvent changer. L’intérêt de nous assurer de ce que X utilise et de l’utilisation qu’on en fait n’en a un (n’a d’usage) que relativement à l’identité de X, sa conservation, ses variations éventuelles.

L’identité de X se fait toujours en recherche, en travail, même quand elle est affirmée avec force. La force avec laquelle nous l’affirmons semble proportionnelle à la faiblesse des motifs de la poser comme permanente - comme « étant ». Elle constitue une expérience qui « réalise » X sous la forme des deux expériences relevées plus haut.

Toutes deux s’attachent aux conditions d’emploi et posent implicitement l’ensemble des informations qu’on peut avoir au sujet de X comme ouvert à de nouveaux usages, touchant (point 1 ci-dessus) à ce dont il fait, « lui », usage (où « il » est comme le sujet de l’action) et aux usages qui en sont faits (où « il » intervient plutôt à titre de complément, point 2).

Elles vérifient la conformité avec l’idée, l’attente qu’on a de X, que sa présente ou prochaine apparition ou manifestation, risque de contredire, enrichir, désavouer.

Ce risque fait, constitue le cœur de l’attention que nous portons à toute chose.

Ce que nous concevons sous les termes de « réel » ou « réalité » n’a d’existence, dans sa matérialité comme dans les interprétations qui peuvent être données, que dans la mesure où elle est susceptible de FAIRE ou se faire AUTREMENT.

Des usages et rien d’autre

La « réduction » usologique

A quelles conditions une mise en observation quelconque peut-elle se faire aussi complète que possible ? Notre réponse : à condition de procéder usologiquement, c’est-à-dire uniquement en termes d’usages, à travers les trois points précédents.

¤ 1. Usage = utilisation, faire usage de.

Posons-nous la question : que faut-il pour faire « X ». Pour le dire, le penser, pour qu’il existe techniquement, matériellement, biologiquement, physiquement... ?

Il s’agit ici de lister tous ses « intrants » ou « entrants ». Les réponses à l’enquête peuvent être prouvées et contredites. X fait usage ou non de a, b, c, d… On peut en oublier. On sait par exemple que pour faire telle chaise il faut quatre pieds, un dossier, comme pour toutes les chaises, et du bois, du métal, du plastique, donc telles machines et professionnels. Mais la chaise quadrupède a aussi besoin de sols plans, sans lesquels elle boiterait : elle dépend donc aussi de la filière « bâtiment » !

Nous appelons ce premier aspect de l’enquête « le cas sujet » (impliquant son individuation). Elle fait de X « le sujet de l’action » qui unit ses composants.

¤ 2. Usage = manière de faire habituelle, admise dans un certain milieu.

La question devient : pourquoi le faire ? Pourquoi le faire comme ça, correspondant donc à certaines nécessités du milieu auquel il va s’adapter, qui va le « choisir » ?

Là encore, on va lister les relations dans lesquelles il entre, qui « l’appellent » avec plus ou moins d’urgence. Ses nécessités ne se font plus internes mais externes. Tout, ici encore, peut se prouver, et donner lieu à des expériences capables de contredire ce qu’on a affirmé.

Ce second aspect de l’enquête, nous l’appelons « cas complément ».

La distinction sujet/complément introduit au troisième stade de l’enquête.

L’écologie d’usages dans lequel X entre « le » conduit en effet à se transformer.

Il y a rétroaction des usages dans lesquels il « entre » sur ce dont il doit faire usage - utiliser - pour exister. Il y a aussi anticipation de ce dont il fait usage sur les usages qui en seront faits. La poule utilise une certaine alimentation et en fait de la chair et des œufs. Ce qui anticipe sur son utilisation dans la chaîne alimentaire humaine, laquelle rétroagit sur les espèces de volailles et leur mode d’élevage.

¤ 3. Quels autres usages… ?

Au troisième stade de l’enquête, la mise en observation se fait toute conjecturelle .

¤ A. De quoi d’autre X pourrait-il faire usage pour continuer d’exister ?

¤ B. Quelles nouvelles « réponses » son environnement peut-il exiger qu’il apporte ?

Ces deux questions, même si elles ne sont pas posées, nous tiennent constamment en éveil. Ce dont X fait usage et les usages qui en sont faits peut à tout moment se dé-faire ou se re-faire : se fait en puissance de se faire autrement.

L’usologie (abrégée) des « faits » à laquelle nous procédons page suivante montre ce qu’apporte la réduction usologique à la mise en observation rigoureuse.

Des usages et rien d’autre

Usologie des « faits »

« Les faits » sont cités à l’appui de tout discours qui se veut sérieux. Mais pour que « les faits » remplissent cette attente, encore faut-il contrôler leur contenu et leur emploi en vue d’une démonstration et les mettre en observation sous trois angles :

¤ 1. Cas « sujet » : de quoi les faits font-ils usage ?

Les « faits » sur lesquels toute démonstration prend appui résultent d’une construction. Celle-ci opère à partir d’éléments matériels (il y a, il se fait que), logiques (causes et conséquences), et des instruments dont on dispose pour les établir. La mise en évidence d’un fait doit donc prendre en compte et vérifier l’ensemble des facteurs qui en font ce fait-là. On peut en avoir oublié ou être victime de constructions erronées.

Ex. : l’ébullition. Tous les liquides se mettent à bouillir à une certaine température, mais l’ébullition varie selon la pression. Son étude dépend des dispositifs de chauffage et de mesure. La construction des faits relatifs à l’ébullition répond chaque fois à des demandes ou problèmes précis dans le cadre d’une recherche dont les conclusions doivent toujours pouvoir se faire réinterroger.

¤ 2. Cas complément : quel usage les faits nous font-ils ?

« Les faits » doivent leur construction à un environnement de plus en plus soucieux de preuves objectivables (le « mana » ou la volonté des dieux ne font plus recette) et des appareils qui les mettent en évidence. Ils répondent à une demande générale d’explication. Celle-ci crée et recrée sans cesse de nouveaux modèles explicatifs qui orientent la construction des faits vers leur confirmation (ex. : étant établi que la Terre est plate, tout fait qui le contredit est suspect). Ces modèles se présentent donc à leur tour comme des « faits ». Les faits nous font donc un double usage : celui de réouvrir ou de bloquer à nouveau l’explication.

Rétroaction et anticipation. En règle générale, on n’en appelle aux « faits » ou ne les construit comme tels que sur demande. L’« offre » de phénomènes observables peut rester des siècles sans aucun usage. La théorisation précède la construction du « réel » en « faits ». Voir disparaître un navire à l’horizon ne devient un « fait » scientifiquement pertinent qu’à partir du moment où l’hypothèse de la rotondité de la Terre monte en puissance. Le ou les usages qui sont faits des « faits » acceptés comme tels - ou des théories dans lesquelles ils entrent - sont constamment remis en cause à deux niveaux :

¤ 3. Quels autres usages… ?

¤ A. Des contradictions apparaissent dans l’environnement théorique, dans l’usage même des faits. Comment « s’en arranger » (cf. théories dites « ad hoc ») ? De ces faits on en vient donc à faire un autre usage, pour conserver le modèle ou anticiper sur un autre.

¤ B. Apparaissent dans ce que les « faits » connus utilisaient, dans ce dont ils faisaient usage, certains oublis, et à travers ces oublis d’autres phénomènes, touchés par les mêmes oublis, vont sortir de l’ombre - s’offrir. Leur prise en compte anticipe sur un arrangement ou environnement d’usages nouveau.

Symboliques de « la vérité scientifique », les faits ne se font « scientifiques » que dans la mesure où leur construction/reconstruction reste soumise à révision. Cf. Karl Popper.

Des usages et rien d’autre

Des usages sociaux aux usages naturels ou physiques

Ayant qualifié d’usologique la mise en observation des « choses », du « monde », des « actes », « propos », « personnes », à travers ce dont ils font usage et les usages qui en sont faits, il est tentant de distinguer deux formes d’usologie. L’une, « étroite », couvrirait le champ des « sciences humaines ». Elle restreindrait l’étude des deux entrées du dictionnaire, l’utilisation, la manière de faire et l’aspect coutumier des différentes manières de faire ou se faire, aux phénomènes sociaux (groupes, économie, croyances, théories, chimères).

L’usologie « large » étendrait les deux entrées du dictionnaire indifféremment à toute mise en observation, et donc aux phénomènes « physiques » ou « naturels ».

Dans cette hypothèse, le passage d’une usologie à l’autre s’opèrerait au niveau de la répétition (de l’automatisation) des façons d’utiliser, créditées, dans le premier cas, d’un certain contrôle « humain ». Ferait la différence une certaine intention ou intentionnalité, dont « la matière », le matériel physique, naturel, se font, par construction, une construction toute intellectuelle, dépourvus.

Ce critère est cependant fragile.

Dans le cadre des sciences sociales, les contraintes telles que manger, boire, dormir, protéger, se reproduire, communes à tous les animaux, sont réglées, converties, socialisées dans des ensembles d’usages dont l’aspect coutumier tend à l’automatisme. Ces ensembles fonctionnent à leur tour comme autant de contraintes basiques.

On ne peut tenir pour absolument « intentionnelle » la façon dont la socialisation des contraintes basiques s’impose. Ce qu’en fait leur socialisation s’ajuste à ces contraintes en (s’)en créant de nouvelles, qui ne sont retenues et répétées que pour autant qu’elles satisfont un certain équilibre. Leur expérience « réussit » - et se stabilise, s’institue.

Une large part de ces « réussites » échappe à toute intention. L’« intention » s’y fait le plus souvent injecter a posteriori, en fonction d’usages justificatifs qui expliquent (théorisent) ce qui s’est produit par cela même qu’il faudrait expliquer, un supposé devoir être : des « nécessités » transcendantes dont l’usage refoule que leur « raison » ne constitue et ne constituera jamais qu’une façon de « voir » - ou d’usage.

Les pratiques sociales se font en recherche de répétitions. Elles cherchent ce qui se conserve, sur quoi on peut tabler. Elles constituent, construisent sous forme coutumière ce qui s’utilise là. Elles se constituent, se construisent, en usages qui, tout en s’appliquant aux « choses » - dans un certain désordre - les théorisent, les justifient, les expliquent, luttent contre les variations excessives, les changements radicaux. Elles ne retiennent - et on n’en retient que - des constantes.

Mais n’en va-t-il pas de même dans l’ordre physique ? Ce dont fait usage tel phénomène, repéré sous un nom comme pesanteur, digestion, rythme, don, vie…, s’ordonne, coordonne, crée un environnement interne, s’auto-environnemente. Ce dont les usages physiques font usage « réussit », se conserve ou crée des monstres pratiques qui accouchent de possibilités nouvelles. Les propriétés contradictoires des matériaux et de leurs conditions d’emploi sont aussi difficiles à gérer, dans l’ordre physique ou naturel, que les contradictions dans les termes, techniques, politiques ou morales.

Dans le cadre d’une mise en observation qui ne tient pour contrôlable que les usages qui se font ou sont faits de, la même méthode « usologique » s’applique donc à tout ce qui retient notre attention, chimères inclues.