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PENSEZ USAGES ! Plaidoyer pour l’usologie

mardi 3 mars 2015, par JPL

L’usologie a pour but premier de ramener dans le cadre de toute discussion rationnelle des domaines qui lui échappaient ou n’étaient pas construits avec un minimum de précaution en vue d’une telle discussion.

Elle se propose donc de reconstruire sous forme d’usages les différent objets d’observation : tout ce qui, dans le « réel » nous intéresse à un titre ou un autre, tout ce qui peut faire l’objet d’un discours et les outils mêmes du discours.

Les sciences n’ont en effet progressé jusqu’à présent que dans la mesure où elles déterminaient ce qui était utilisé, sans quoi on n’aurait rien pu observer ni expérimenter, et la façon habituelle dont ces utilisations avaient lieu. Ce n’est pas parce que les deux termes d’utilisation et de modèle n’ont pas été systématiquement employés que l’usage de ces deux préoccupations a fait défaut. L’usologie ne fait que formuler en clair deux opérations fondamentales et complémentaires tout à fait courantes dans les différentes usologies - ou sciences - déjà constituées.

Le but du présent article est tout d’abord de mieux cerner, à travers celui auquel il s’oppose, le modèle commun à partir duquel se construisent les usages. Les implications pratiques viendront comme dans la foulée.

Ce qui est ou ce qui se fait ?

Le modèle sous-jacent à l’observation exclusive des usages peut être mis en évidence de la manière la plus simple dans la façon dont nous découpons un objet pour en parler.

Soit un objet concret quelconque. Les questions qui peuvent être posées à son sujet se répartissent en deux groupes : 1. Qu’est-ce que c’est ? 2. Qu’est-ce que ça fait ?

Le premier modèle de questionnement utilise un jeu de renvois intérieurs au langage ou à ce qu’on sait déjà. Voici ce qu’on désigne, en français, sous le nom de « table ». Tout le monde « sait » ce que c’est qu’une table. Le computer cliquette tranquillement : il recrache ce qu’on lui a mis en mémoire.

Les opérations commandées par ce modèle ne dépassent pas l’âge mental nécessaire au jeu des « Sept familles » ou aux dominos. Elles condamnent à classer, ce qu’on a suffisamment reproché à la scolastique. Ce classement cependant reste rarement neutre. La nature des choses étant déterminée, cette détermination l’introduit aussitôt dans un registre affectif ou émotif. Un registre en impasse, où, après avoir énoncé que X « est » ceci ou cela, il est impossible de s’interroger sur ce qui le fait tel que nous disons qu’il est. Nous ne pouvons en effet jamais dire ce qu’il est qu’en vertu d’attributs qui passent pour naturels - comme l’infériorité de la femme ou celle du nègre - programmés plus ou moins clandestinement dans sa définition.

L’autre type de questionnement met aussitôt en question la façon dont on a constitué la mémoire. Il déploie d’une manière critique ce qui « est ». A la différence du verbe être, derrière lequel on ne peut jamais qu’aligner des qualificatifs - comme c’est beau, petit, parfait, etc. - , le verbe faire oblige ici à revisiter des opérations, des usages, qui sont entrés un jour en notre usage, s’y maintiennent en vertu de certains usages, et peuvent toujours en sortir.

Une table, par exemple « fait » - assemble, de différentes manières et avec des matériaux divers, dont on peut toujours changer - un plan horizontal et ce qui va le maintenir horizontal. Elle « fait » une ligne de plus dans la liste des produits fournis par les marchands de meubles : elle participe à une production spécialisée, qui a longtemps appartenu à la filière « bois » et passe peu à peu aux filières métal et plastique.

La table « fait » une nécessité absolue de notre environnement, dans une écologie particulière qui comporte des chaises à bonne hauteur, des sols aplanis, des opérations auxquelles on ne peut « bien » se livrer que sur des tables. Une table « fait » un signe de distinction : elle prend prétexte d’une fonction devenue essentielle, travailler assis devant un plan horizontal, pour inscrire dans votre lieu de travail ou votre espace privé des signes - bien plutôt que les moyens - de votre modernité, de votre efficacité, de votre participation au progrès.

Une table « fait » donc de l’industrie, du commerce, de l’économie et de la sociologie. Et même de la littérature - cf. chevaliers de la Table ronde – et de la philosophie - ô tables rases ! Elle produit un certain nombre de phénomènes sociaux sur lesquels le verbe faire rouvre l’enquête et invite à profiter de l’occasion pour se demander ce que font les phénomènes sociaux « totaux »…

Identifier des usages

L’usage du verbe être offre des facilités qui engagent nos pratiques, notre représentation même du monde. Il nous rive au spectacle. Celui du verbe faire nous gratifie beaucoup moins : il n’apporte par lui-même aucune conclusion, donc aucune sécurité. Les usages auxquels il nous renvoie nous mettent en position de recherche d’équilibre.

J’entre dans un hall d’exposition. « Table » à trois pieds ? La forme du plateau rappelle une feuille de bégonia. Est-ce bien une table ? Oui, mais… Mais elle n’est pas en harmonie avec le reste de notre mobilier. Mais sa forme est moche. Mais elle n’est peut-être pas aussi solide qu’une table à quatre pieds…

Sur le mode de la table qui est, chacun va pouvoir exprimer un certain jus de table et filtrer les pépins introduits par cette table-là. Nous allons célébrer une sorte de table idéale, sans pouvoir du tout remettre en cause un archétype qui s’est pourtant construit au fil des usages. Nous allons nous affronter au nom des goûts et des couleurs - dont on ne discute pas. Discussion bloquée d’avance. Rationalité close.

Que fait en revanche une table à trois pieds ? Un pied de moins à assembler. Un pied de plus pour la stabilité ! Elle ajoute une possibilité au répertoire des tables. Elle introduit dans notre espace des possibilités nouvelles : par exemple libère les coins. En ce qui concerne son assemblage, elle appelle des matériaux nouveaux. Idem pour son plateau vaguement triangulaire. Bref : elle fait le lieu d’interrogations nouvelles. Nos réponses positives ou même seulement critiques confirmeront la possibilité d’un autre usage des tables. Et à travers cette possibilité, nous aurons réinvesti nos capacités d’usagers au plan de la réflexion productiviste et consommatoire. Rationalité ouverte.

Supposons maintenant que nous ayons été éduqués dès notre plus jeune âge à chercher comment les choses se faisaient. Que nos parents et éducateurs, au lieu de nous enseigner seulement le nom des choses et la valeur que l’usage leur donne, mettent chaque fois l’accent sur ce qu’elles nous font faire, tous les autres usages impliqués par les usages qu’elles nous font, comment elles sont venues à notre usage, quels usages les soutiennent. Pourquoi nous des baguettes et eux des fourchettes ? Quels avantages cela fait-il ? Quels inconvénients ? Que fait-on pour exploiter les avantages ? Et pour remédier aux inconvénients ?

Rapidement se mettront en place des schèmes d’observation comme ceux d’ensembles concrets, de mélodies pratiques, d’écologie usagière. En procédant ainsi, vous serez obligé de placer au premier plan, dans votre culture, la technique, ses contraintes, son histoire. Vous montrerez comment l’identité se construit, à quoi elle tient - de quoi relèvent ses dramatisations permanentes. Une vigilance de cette espèce libère l’usager de ses usages tout en les lui faisant toujours mieux connaître et comprendre. Ecole de responsabilités concrètes.

Une école qui s’oriente nécessairement, à terme, vers l’expérimentation. Aujourd’hui encore, quand un usager adopte comme « table » un plateau en forme de feuille de bégonia, il doit se distancier par rapport aux usages de son milieu. Mais il ne réussit, au bout du compte, qu’à se donner une image d’usager « moderne ». Il peut ensuite très bien continuer de consommer du moderne comme d’autres du classique. Reste à franchir le pas : à penser tous les usages comme des hypothèses, indéfiniment falsifiables. Ce qui fut toujours le cas, mais n’a jamais été pris en compte et engage de tout autres pratiques.

Faire « être »

Les produits de l’esprit et les produits concrets, traditionnellement, sont traités comme absolument hétérogènes. En usologie la même méthode s’applique aux « objets » issus de l’industrie humaine ou de celle de la « nature », aux concepts, et même aux émotions.

L’invention des tables s’explique dans un certain environnement d’objets et d’opérations, d’utilisations et de modèles d’utilisation. L’invention d’un concept s’explique de même par l’environnement d’autres concepts, usés, concurrents, convergents, liés à l’usage de systèmes de représentation qui utilisent le « réel » en fonction de certains modèles dont la spontanéité a une longue histoire. Nous utilisons les larmes, le rire, la colère, selon des modèles qui n’ont eux-mêmes rien d’éternel…

Au sujet des concepts, les cours de Terminale, parmi d’autres, donnent bien le ton. Ils fonctionnent comme n’importe quelle revue consommatoire. Tout est mis en œuvre pour que nous ne sachions plus poser de questions autrement que sur le modèle : « qu’est-ce que c’est ? » - la mémoire, la conscience, la vie, le progrès, etc. Mise au pas assurée. L’étudiant est appelé à reconnaître, à faire le tour de ce que désigne le concept. Il est appelé à en faire un usage correct, c’est-à-dire débiter un certain nombre de phrases prévues dans un style non moins attendu. A en faire usage dans le cadre des usages qu’on en a déjà faits et non à s’interroger sur les usages qui nous l’imposent.

Imaginons maintenant un manuel d’usologie pour ces mêmes classes terminales. Que fera-t-il apparaître dès les premières pages ? Que si quelqu’un vous demande « qu’est-ce que c’est qu’être » ou « qu’est-ce que l’Etre », il vous est impossible de répondre qu’« être » ou l’Etre ne signifient rien. Que la façon dont la question est posée vous l’interdit : vous condamne à un énoncé commençant par « c’est », qui désigne forcément quelque chose. Implosion et blabla garantis. Mais vous ne serez plus jamais menacé par l’oubli de l’Etre ni par celui d’aucune des entités qu’on vous aura donné à décortiquer comme étant.

Demandez-vous en revanche ce qui se passe quand on fait être, quand on enferme un objet ou une personne dans une définition, quand on lui présuppose une nature. Vous allez pouvoir dresser une liste des usages que nous fait la chose ou la personne du point de vue de ce qu’elle « est ». Vous allez vous trouver face à un usage global, celui du modèle « être », dans un certain environnement d’usage destinés à fabriquer des tableaux : à désigner les qualités des choses, de l’homme, et qui, étant dans leur nature, le sont d’une manière irrévocable.

Redéployer des usages

Accorder de l’être aux gens, aux choses, donc, ne fait pas qu’une commodité de langage. Faire être fait le lit de la tragédie. Fait celui du manichéisme. Fait du racisme, du nationalisme et de la xénophobie. Fait que tout devient signe de plus ou moins d’être, i.e. de plus ou moins de conformité par rapport à des modèles qui, du coup, ne risquent plus d’être interrogés pour ce qu’ils nous font faire.

Faire être rend les guerres fatales, enfonce le malade dans la maladie, augmente l’aura du chef, interdit la critique… Mais il ne suffit pas de s’en apercevoir. On retomberait aussitôt dans le spectacle. Il faut au contraire redéployer des usages, des manières de faire, de se faire, seule façon d’en garder le contrôle. Redéploiement qui peut s’effectuer dans trois directions.

La première, déjà indiquée, revient à dresser la liste des utilisations concrètes et des modèles suivis par la cause, la force, l’entité, la personne désignées. Que « fait » le manichéisme ? Comment se construit-il ? Comment se constitue cette « chose » que nous repérons sous le nom de xénophobie ? Que font, comment se font, aussi bien, les loups, les marécages, les Saddam Hussein. Soulignons que les enquêtes de cette sorte n’ont rien de rare mais s’arrêtent, en général, à la recension de « faits » indexés sur l’être de la personne, de l’animal ou de la chose. Le « fait » n’est alors cité que pour confirmer le génie de Pasteur, la cruauté du loup, l’horreur du racisme. On comprend donc pourquoi l’usologue se méfie des « faits » et préfère les décomposer en utilisations et modèles d’utilisation. Or il suffit souvent d’ajouter une utilisation ou un modèle pour changer complètement l’image du X observé. Ainsi les descriptions écologistes ont-elles récemment étendu notre champ d’intérêt et réintroduit dans le champ des utilisations les fonds marins ou l’ozone, dont nous ne savions rien, ou des prédateurs qui participaient de certains équilibres. Les abysses et le plafond se sont soudain comme rapprochés et on s’affaire désormais à les préserver.

La deuxième direction consiste à dégager les usages dans leurs entrecroisements, leur complémentarité, leurs oppositions. Quels réseaux d’usages préparent le racisme, Adolf Hitler ou le retour annuel des chants d’oiseaux ? Facilité par le redéploiement ci-dessus, ce genre de questions met en évidence des réseaux d’usages que nous n’avions jamais pensé à mettre en observation ou qui allaient de soi. Ce que nous prenions pour positif ne l’est plus aussi absolument. Les certitudes se diluent. On va aux choses qui font, à la façon dont elles se font, aux stratégies, au lieu de se sécuriser à travers l’énoncé des choses qui sont, dont les qualités et défauts ne font le plus souvent que couvrir des principes économes de toute réflexion.

Le troisième redéploiement concerne l’usage même de nos représentations. Dans un premier temps, il s’agit en effet de reconstruire le réel sous forme d’usages en se demandant ce que X utilise et sur quel(s) modèle(s). Cette reconstruction doit cependant elle-même pouvoir être interrogée comme n’importe quel autre objet mis en observation. Qu’avons-nous utilisé, quels modèles avons-nous suivis et continuons-nous de suivre pour parler de X dont nous parlons et en parler comme nous en parlons ? Et ne pourrait-on pas ajouter une ligne de plus, là aussi, à la liste des utilisations, chercher par exemple ce que nous disons aussi, ou d’autre, en disant cela ? Revisiter les modèles suivis par notre discours… ?
PENSEZ USAGES ! Plaidoyer pour l’usologie

Raisonnez usologique !

Dans sont Introduction à l’étude de la médecine expérimentale (1865), Claude Bernard n’inventait rien. La réduction à des usages, telle que nous la préconisons, n’invente rien non plus. Elle ne fait qu’énoncer en clair une méthode confusément suivie par tous dès qu’il s’agit de dépasser un problème ou de conduire rationnellement une enquête.

Que fit le designer qui inventa la table dont le plateau avait la forme d’une feuille de bégonia ? Il reconsidéra « ce qu’il fallait » - utiliser - pour fabriquer « une table » et osa s’attaquer aux modèles qui voulaient qu’une table fût en bois, eût quatre pieds, quatre angles droits. Il modélisa par la même occasion le fer - sous forme de tubes peints au four - comme matériau pouvant entrer dans l’espace privé. De même pour la balle de lin compressée qui constituait le plateau. Quant à ceux qui achetèrent le produit, ils firent l’expérience de ce qu’il apportait d’avantageux – mais aussi de sa fragilité, qu’on aurait pourtant pu facilement corriger et qui rétrospectivement nous apparaît suicidaire, comme pour beaucoup d’autres nouveautés du même type.

Raisonnements usologique aussi quand l’Europe cesse de se déchirer, utilise ses diversités et ses concurrences selon des modèles qui périment les cadres nationaux. L’expérimentation du modèle européen conduira certainement à de multiples révisions. Celles-ci n’interviendront pacifiquement qu’à condition de contrôler chaque fois ce qui s’utilise - ce qu’il faut pour - et sur quels modèles. Le détour par l’émotionnel primitif - voir dans une opposition, une certaine façon de traîner les pieds ou une manifestation de colère, l’expression d’une certaine nature des nations et de leurs ressortissants - ne ferait que compliquer la tâche.

Enquête et raisonnement usologiques quand on fait entrer dans la liste de ce qu’il faut pour qu’une tumeur se développe – ce qu’elle utilise - l’environnement, avec à la clé des modèles d’interprétation et d’intervention. Raisonnement usologique, lorsqu’on essaie de comprendre ce qui s’utilise dans un apprentissage, dans une dépression nerveuse, un style, quand on met en évidence « des choses cachées depuis le commencement du monde » ou la façon dont l’intelligence se construit et construit…

L’usologue constate : chaque fois que les choses bougent, les modèles entretenus par le modèle « être », l’éducation et les institutions qui lui sont asservies ont cédé. Et il demande : 1. Pourquoi le ressort de ce genre d’expériences n’est-il pas mieux connu ? 2. Pourquoi ces expériences sont-elles traitées comme faisant exception ? 3. Pourquoi sont-elles aussitôt travesties en gloire pour ceux qui y ont participé, comme si elles étaient interdites au commun des usagers ? 4. Pourquoi déchaînent-elles la violence au lieu de s’interpréter calmement comme préparant d’autres visions du monde, d’autres identifications et identités, qui elles aussi se falsifieront un jour ou l’autre… ?

Alors - tentez-vous-même l’expérience : substituez d’une façon régulière, méthodique, dans tous vos énoncés, les manières de faire, de se faire, aux manières d’être. Ne donnez jamais pour explicative la nature d’une chose ou d’une personne - le Pouvoir, le Marché, la Mentalité, et pourquoi pas la Race… Pour garder le sens critique, déployez des usages, encore des usages. Libérez-vous, raisonnez usologique !